Habitat International Coalition
Réseau global pour le droit à l'habitat et la justice sociale
 
Ville Compétitive et Ville Solidaire
 Télécharger en format PDF    Bookmark and Share
Gustave Massiah, AITEC

Intervention de Gustave Massiah à la Rencontre Regionale Europeenne de la GPR2C, Barcelona, 2 et 3 avril 2016.


Gustave Massiah, AITEC (Association Internationale de Techniciens, Experts et Chercheurs)

Permettez-moi de vous soumettre cinq réflexions, cinq hypothèses.

1.

Ce n’est pas un hasard si le débat de Habitat III s’organise autour de la contradiction entre ville compétitive et ville solidaire.

La préparation de Habitat III n’est pas indépendante de la situation internationale, de la situation mondiale et du débat international. Elle confirme la proposition de Henri Lefebvre, l’espace est la projection au sol des rapports sociaux.

La ville compétitive correspond à la logique dominante, celle de la financiarisation. C’est celle d’un programme d’ajustement structurel de chaque société, de chaque ville, au marché mondial et plus précisément au marché mondial des capitaux. C’est la projection au sol du Forum économique mondial de Davos où communient les dirigeants des grandes entreprises et des grandes banques, confondus avec les dirigeants politiques qui proclament qu’il n’y a pas d’autres alternatives.

La ville solidaire correspond à l’affirmation que les droits humains et sociaux, individuels et collectifs, ne peuvent pas être subordonnés au marché mondial et à la financiarisation. La ville solidaire correspond au droit au logement, à l’habitat et aux services publics; au droit dans la ville et au droit à la ville.

Certains prétendent vouloir associer la ville compétitive et la ville solidaire. C’est ce qu’on retrouve dans plusieurs des documents préparatoires de Habitat III. Est-ce qu’un tel compromis est possible? Peut-être. Mais ce ne peut être un compromis avec beaucoup de financiarisation et très peu de solidarité, un compromis qui utiliserait le discours sur la solidarité pour faire passer la financiarisation.

2.

Même s’il y a une logique dominante qui cherche à s’imposer, les contradictions existent, persistent et s’approfondissent; c’est à travers elles que se prépare l’avenir.

La situation globale est caractérisée par ce que l’on a convenu d’appeler la crise et qui s’approfondit. La dimension financière, la plus visible, est une conséquence qui se traduit dans les crises ouvertes alimentaires, énergétiques, climatiques, monétaires, etc.

La crise structurelle articule quatre dimensions: économiques et sociales, celle des inégalités sociales, de la précarité et des discriminations; écologiques avec la mise en danger de l’écosystème planétaire; géopolitiques avec la fin de l’hégémonie des Etats-Unis, la crise du Japon et de l’Europe et la montée de nouvelles puissanceset avec la deuxième phase de la décolonisation ; idéologiques avec l’interpellation de la démocratie, les idéologies sécuritaires et identitaires et les offensives xénophobes et racistes. Ce sont ces contradictions qui structurent les villes.

Il nous faut insister sur des contradictions politiques que révèlent tous les mouvements qui rejettent violemment la corruption. Il s’agit du refus de la corruption politique née de la fusion entre les classes politiques et la classe financière qui abolit l’autonomie du politique et qui se traduit par la défiance des citoyens par rapport aux politiques et au politique. Elle explique aussi, par rapport à Habitat III, le scepticisme quand à la prétention de répondre par des solutions techniques à une situation globale catastrophique.

3.

Le logement et le droit au logement, la ville et le droit à la ville et dans la ville, sont les réponses citoyennes à la situation et à son évolution.

On peut le vérifier dans la dernière séquence à partir de 2008. Dans la crise financière ouverte en 2008, le logement occupe une place centrale. On le voit avec les subprimes et l’enchaînement des endettements, avec la marchandisation des mouvements sociaux, avec l’éviction des couches populaires du périmètre urbain utile accentué par l’urbanisme des grands évènements. C’est le logement des pauvres et l’endettement des pauvres qui a nourri la bulle financière et provoqué son éclatement en 2008. C’est l’endettement des jeunes, des étudiants et des chômeurs-diplômés, qui alimente les mouvements sociaux urbains.

A partir de Habitat 2, on a vu comment le droit international pourrait permettre au droit au logement de progresser. En partant de la référence aux droits. En 1994, à la conférence de Vienne sur les droits, la proposition d’un protocole additionnel, facultatif, sur les droits économiques, sociaux et culturels a été adoptée. Il a fallu vingt ans pour que les Nations Unies le vote en assemblée générale. Sur cette avancée, on a vu dans plusieurs pays l’adoption d’un droit au logement opposable, supposé empêcher les expulsions sans relogement. Même si les garanties ne sont pas à la hauteur des situations, c’était un premier pas dans une bonne direction. Il peut servir aux mouvements d’habitants qui à travers leurs mobilisations sont les seuls garants d’un réel droit au logement.

Le droit à la ville va s’installer sur le devant de la scène à partir de 2011. Les insurrections populaires répondent à la financiarisation et aux politiques d’austérité et aux politiques de répression qui les explicitent. Les mouvements envahissent les villes, à Tunis, au Caire, en Espagne, au Portugal et en Grèce, à New York et Londres, à Santiago du Chili, à Dakar, à Montréal, à Istanbul, à New Delhi, à Mexico, à Hong Kong et dans bien d’autres villes. Ce sont des mouvements urbains, des mouvements de place publique. Istanbul est significatif, des centaines de milliers de personnes protestent contre la privatisation d’un jardin, le remplacement d’un petit parc par un centre commercial. Les peuples des villes manifestent pour le droit à la ville et donnent un sens au droit à la ville, celui de l’espace public.

4.

La stratégie, du point de vue des mouvements sociaux, s’organise dans l’articulation entre l’urgence, celle de la défense des droits des habitants, et un projet alternatif celui du droit à des villes durables et solidaires.

L’urgence c’est celle du droit des habitants. Elle se manifeste avec les mobilisations des habitants. On la retrouve dans les revendications et les propositions pour l’accès au logement, le refus des expulsions, l’emploi et le revenu, le foncier, l’environnement, les services publics, l’eau, l’électricité, l’éducation, la santé, l’espace public. Elle se nourrit du refus de la pauvreté, de la précarité, des inégalités, des discriminations. Elle se traduit par une multitude de pratiques alternatives, revendiquées et mises en œuvre par les habitants. Elle concrétise la démocratie et la citoyenneté qui ne peuvent être confondues avec le diktat du marché et de la finance.

L’alternative c’est la transition écologique, sociale et démocratique. Elle implique une rupture avec la rationalité et les politiques dominantes, avec le système dominant caractérisé par la financiarisation. En mettant en avant la transition, on affirme que que la transformation commence aujourd’hui, dès maintenant, et qu’elle n’est pas pas en attente d’un grand soirqui rendrait tout possible. Elle commence par des résistances, en rappelant que «résister c’est créer», par des pratiques alternatives concrètes, par des politiques publiques d’’égalité des droits, par une élaboration collective, par la remise en cause de l’hégémonie culturelle.

L’alternative s’appuie sur des nouvelles approches et de nouveaux concepts: les communs qui introduisent une nouvelle approche de la propriété, la propriété sociale, le buenvivir, la démocratisation de la démocratie, la gratuité, le refus de la mobilité forcée, la relocalisation, les villes en transition, … Elle renouvelle la définition de la démocratie à laquelle contribue l’espace public.

Le droit au logement, le droit à l’habitat, le droit à la ville et dans la ville sont des marqueurs de cette évolution. Il ne s’agit pas seulement de la déclaration des droits mais de leur garantie et de l’accès aux droits pour toutes et pour tous. La préparation de Habitat III en fournit la démonstration. Une coalition des multinationales et des Etats qui les suivent considère que la mise en avant des droits peut nuire à l’élargissement des marchés et à la compétitivité qui est considérée comme la seule solution possible.

5.

L’alliance pour le droit au logement, à l’habitat, à la ville et dans la ville est composée des mouvements d’habitants et des autres mouvements sociaux. Elle doit s’élargir à d’autres acteurs et plus particulièrement aux municipalités et aux chercheurs et experts qui défendent une approche démocratique qui relie la défense des libertés et l’égalité des droits.

Le droit au logement, à l’habitat, à la ville et dans la ville n’a aucune chance de s’imposer s’il n’est pas porté par une dynamique sociale. La base sociale de cette stratégie est composée de tous les mouvements sociaux qui défendent la référence aux droits fondamentaux, une conception de la démocratie fondée sur l’égalité des droits et la défense des libertés individuelles et collectives.

Le premier niveau de l’alliance est celui des mouvements d’habitants et des autres mouvements sociaux. Le mouvement ouvrier à travers le mouvement syndical et les mouvements des chômeurs et des précarisés. Le mouvement paysan qui s’est profondément renouvelé avec la référence à l’agriculture paysanne, la souveraineté alimentaire, les semences sans OGM, l’environnement, la réforme foncière et dans ses formes d’organisation avec La Via Campesina.

C’est dans ces alliances que se définissent les nouvelles approches. Le mouvement pour les droits des femmes a renouvelé la manière de comprendre et de concevoir la société. Il est une des références des luttes contre les discriminations. Une place particulière doit être faite aux mouvements qui portent les droits des peuples. D’abord parce que la révolution urbaine est celle des pays décolonisés et que la décolonisation n’est pas achevée. Ensuite, parce que les migrations sont une des questions majeures de la mondialisation et des réponses à lui apporter en termes de droits pour tous, notamment pour les migrants, et de la manière de rendre effective la liberté de circulation. De même, le mouvement des peuples autochtones a porté la dimension philosophique de l’écologie en mettant en avant la nécessaire réinvention des rapports entre l’espèce humaine et la Nature.

Mais surtout, ces questions sont au cœur des principaux défis de la question urbaine. La ségrégation urbaine et celle des quartiers précaires est indissociable de la mondialisation avec tous ces prolongements. Les droits de la ville et dans la ville s’inscrivent dans la question de l’évolution des droits fondamentaux et des droits des peuples.

Cette alliance peut s’étendre à tous les acteurs et à toutes les composantes des catégories sociales qui définissent leurs orientations à partir des droits pour toustes, pour toutes et tous. C’est le cas pour les acteurs économiques, pour les entreprises de l’économie sociale et solidaire et aussi pour les entreprises locales. C’est le cas pour les chercheurs, les experts, les universitaires, les étudiants et les diplômés chômeurs. Il s’agit de catégories qui sont indispensables au fonctionnement de l’économie mondiale financiarisée. Et une partie d’entre eux est ralliée et choyée par les grands financiers. Mais la plus grande partie est rejetée, précarisée et parfois prolétarisée. Ils sont particulièrement sensibles à leur place dans la ville et peuvent être attentifs aux perspectives mises en avant par les mouvements d’habitants.

L’alliance stratégique est celle qui peut être construite avec les municipalités. La convergence des citoyens et des institutions municipales est une des opportunités d’invention de la démocratie. Le débat est ouvert dans l’ensemble des municipalités. A Habitat II, à Istanbul en 1996, les villes voulaient se faire reconnaître comme interlocuteurs sur la scène internationale. Elles ont mis en avant leur capacité de gestion de proximité par rapport aux Etats et les représentations renouvelées des habitants en liaison avec les «sociétés civiles». Aujourd’hui une partie des villes est tentée par l’alliance avec les multinationales. Certaines d’entre elles rêvent de se retrouver dans la position des cités-états qui ont construit le capitalisme et voudraient être considérées comme des acteurs directs de la mondialisation, des transnationales en quelque sorte. La ville compétitive est leur modèle et leur horizon.

Elles entreront en contradiction avec les couches populaires de leur ville considérée comme périphériques de l’espace et de leur politique. L’alliance des mouvements d’habitants et des autres mouvements sociaux avec les villes concerne avant tout les municipalités qui font le choix des villes solidaires. Il s’agit des villes qui se réfèrent aux droits fondamentaux, à l’égalité des droits, à la défense des libertés individuelles et collectives; aux municipalités engagées dans le renouvellement et la réinvention de la démocratie et des territoires.

Gustave Massiah

3 avril 2016



 
Tags
•    
 


Habitat International Coalition
General Secretariat
 
<%=misereor_%>